Paul PUJOL, décembre 2003
Bonjour,

Le vol libre ne cesse de recruter.

Pourtant, ses effectifs évoluent peu.

CONSOMMATEURS EPHEMERES

Candidats au vol en biplace, élèves en formation, stagiaires "sur-cocoonés" sont les consommateurs passagers, curieux et enthousiastes de ce sport.

Majoritairement citadins, ils ont les attentes de consommateurs pressés : des prestations en libre service aux meilleurs tarifs.

Leurs investissements sont éphémères mais génèrent la majorité des revenus professionnels

Ceux qui passent le cap de la découverte sont aujourd'hui l'enjeu d'une compétition économique acharnée

L'ARME FATALE

Faisant le pari d'une nouvelle donne économique pour l'activité, fondée sur la vulgarisation et l'ouverture au plus large public, professionnels et personnalités influentes du milieu ont focalisé leurs efforts sur des matériels concus pour satisfaire les homologations les plus abouties, sésames des marchés convoités.

Les parapentes AFNOR STANDARD, DHV 1 ou DHV 1-2 sont devenus les armes de l'hégémonie des marques leaders du marché.

Cette politique basée essentiellement sur l'accroissement de la sécurité passive et le recul des accidents qui devait en découler est en train d'échouer car elle sape involontairement le fondement de l'activité : la formation.

DOMMAGES CO-LATERAUX

Ces matériels ont en effet atteint un niveau de sécurité passive et une tolérance à des gestes approximatifs tels qu'une formation bâclée suffit à se mettre en l'air au mépris des conditions aérologiques.

Comment justifier alors à un élève une formation longue et coûteuse lorsqu'il lui a été possible de tenir l'air plus d'une heure au bout d'une courte semaine de stage, satisfaisant par cela l'essentiel de ses motivations ?

Et le phénomène se propage maintenant aux autres niveaux de pratiquants

Les pilotes responsables sont invités à faire le choix d'une aile d'un niveau inférieur à celui de leur pratique.

En anesthésiant peu à peu leurs craintes et leur culpabilité familiale sous des ailes massivement amorties, ces pilotes font de même avec leurs perceptions et faussent leur jugement. Ils oublient les bases de la sécurité active.

Quand ce n'est pas la simple distraction, l'ambition d'éprouver une performance technique achetée au prix fort conduit aujourd'hui beaucoup à prendre plus de risques qu'ils n'en prenaient sous leurs ailes de performance ou de compétition.

Leurs progrès se limitent maintenant à l'achat des équipements « tendance » sous la dictée du marketing et des médias.

Pour celui qui suit les spasmes du marché, le coût de l'activité ne cesse de s'élever pour atteindre des montants annuels qui ne peuvent être exprimés en famille!

Cet argent investi en matériel ne le sera jamais en formation.

La majorité des moniteurs, fatigués ou écoeurés par les responsabilités associées à une profession peu rémunératrice, renoncent à l'enseignement au bout de deux à trois saisons pour se consacrer à la pratique du biplace professionnel ou cesser l'activité faute de revenus suffisants.

Tournant en rond, pilotes et enseignants passent peu à peu sous le vent de l'histoire, inaptes à appréhender les dérives.

Force est de constater à la lecture des anciens numéros de notre magazine préféré que la fibre dépérit en même temps que le contenu végète. Les problèmes sont récurrents : défense des sites et formation.

La réflexion affronte toujours le dogme et l'esprit de chapelle entretenu par le noyau dur des pratiquants intellectuellement autonomes

LE NOYAU DUR

Le noyau dur de l'activité est à l'image de ses pionniers : majoritairement montagnards ou sportifs accomplis

Irréductibles jouisseurs, spécialistes passionnés ou polyvalents opportunistes, ils se sont construits seuls ou en petits groupes constitués autour de leaders charismatiques.

Ils sont farouchement attachés à leur liberté et redoutent tout ce qui pourrait l'entraver : obligations professionnelles ou familiales, réglementation, maladie, vieillesse, pollution, etc.

Leur nombre est limité par l'érosion professionnelle ou familiale.

Leur quête est celle du temps libre et du matériel qui les mettra le plus en phase avec les élèments qu'ils tutoient.

Leurs choix de vie les éloignent le plus souvent de la réussite professionnelle et bornent le budget de leurs loisirs.

Ils détiennent savoir-faire, matériel adapté et convictions plus ou moins fondées sur leur pratique.

Ils sont riches en expérience mais l'expriment peu avant d'être atteints par la limite d'âge, la majorité incarnant les adages « vivons heureux, vivons cachés et après moi le déluge ! ».

LES PASSAGERS

Du coté des nouveaux arrivants, ignorance, scepticisme et individualisme encouragent des comportements immatures ou irresponsables.

Avons-nous alors un autre avenir que réglementaire et carcéral avec la fermeture progressive de nos espaces aériens.

Nous pouvons le penser si le vol libre génère assez de contenu exprimé, travaillé, enrichi et retransmis, en un mot : une CULTURE

CONSCIENCE ES-TU LA ?

A ses origines, le vol libre a fondé son développement sur une communauté de passions et d'intêrêts, pratiquants et constructeurs ne faisant qu'un.

Ce lien se dilue aujourd'hui dans une relation mercantile codifiée par le cadre de plus en plus strict des homologations qui rassurent le consommateur

Mais nous oublions que les qualités de nos matériels ne peuvent compenser indéfiniment l'incompétence et l'inaptitude.

Dans des têtes constamment soumises aux contradictions entre connaissances limitées et comportement des matériels actuels, la peur va surgir tôt ou tard et le rejet n'est pas loin pour les individus sensés.

Cette peur est le produit de notre conscience, un amalgame fait de bribes d'enseignements plus ou moins bien exprimés, reformulés, interprétés et exploités, recouvert d'une épaisse chape de déformations personnelles, teinté d'informations collectées ça et là, le tout baignant dans l'inépuisable indulgence que nous pouvons avoir pour nous-mêmes.

Elle est contenue, par habitude plus que par expérience, diluée dans la démonstration collective d'une activité à risques somme toutes très tolérante.

Nous nous identifions en effet plus ou moins consciemment à tous ceux qui le pratiquent. Ceci est évident pour notre entourage avec lesquels il est en compétition pour la maîtrise de nos temps libres

En ce sens, nous pouvons dire que notre conscience d'homme volant est essentiellement collective.

UNE CONSCIENCE INFLUENTE

Cette conscience collective est au barycentre des consciences individuelles des acheteurs de matériels et des consommateurs de prestations ou de services, pondérées par le budget de chacun.

Elle est diffuse mais efficace car elle demeure le principal subside d'une activité faiblement subventionnée.

Sa position oriente donc les projets économiques et les évolutions techniques à venir.

Si cette conscience est polluée par l'inaptitude et l'ignorance de ses porteurs, il y a effectivement lieu d'être critique par rapport aux orientations actuelles du marché du vol libre.

Le paysage automobile français a connu la même dérive.

Aux volants des véhicules annoncés les plus surs qui n'aient jamais été fabriqués, formation bâclée et déresponsabilisation des individus ont fait le lit de la politique répressive actuelle.

Mais avons-nous encore le choix des moyens ?

LE CHOIX DES MOYENS

Sans volonté individuelle de formation de la part des pratiquants, il ne reste que peu d'alternatives non réglementaires à la politique fédérale actuelle

Engager une politique de sensibilisation précoce des jeunes aux sports de l'air est bien un investissement sur notre avenir (EDUC'EN CIEL)

Mieux structurer la formation est nécessaire pour afficher des objectifs clairs de progression aux élèves comme aux pilotes autonomes et multiplier les occasions de réactualiser leurs connaissances.

En fédérant des disciplines aussi diffèrentes que le cerf volant, le kite et les ailes rigides, nous avons enrichi nos sources d'expérience et uni nos forces. Mais nous avons aussi pris le risque de diluer la culture de chaque activité et élargi le chantier.

L'émergence de tendances telles que la voltige ou l'allègement à l'outrance sont d'autres expressions culturelles qui manquent encore de fondements techniques et de maturité.

Il est néanmoins tout aussi évident qu'il existe des bases communes à toutes ces pratiques

Faciliter l'accès à l'information la plus complète et la plus large est donc un ferment tout aussi indispensable à la remise en question des connaissances des pilotes en activité. Ce travail de longue haleine est bien en marche sur le site fédéral qui s'enrichit régulièrement de toutes sortes d'informations en libre service.

Le traitement des urgences de notre quotidien (sécurité, problèmes de matériel, réglementation) est tout aussi incontournable et motive le travail de la CTS fédérale : éviter ce qui peut l'être, ne pas reproduire les erreurs commises.

C'est un des rôles de la presse que de relayer cette information, mais aussi de la compléter par la réflexion et le débat des idées indispensables à l'appropriation d'une culture par les individus, ce que certains ont manifestement oublié en prônant le « politiquement correct » contre vents et marées.

LE CHALLENGE ASSOCIATIF

N'oublions pas enfin le dernier moteur efficace de notre mobilisation culturelle : appartenir à un groupe qui avance et qui gagne dans une autre forme de compétition, alternative à la pression sociale et aux bornes que le quotidien met à l'épanouissement de chacun.

Car cette satisfaction peut transcender notre désir de reconnaissance personnelle.

L'assouvir dans des projets communs est l'essence du mouvement associatif

Le club est la cellule clé de cette reconnaissance mais aussi le relais de l'information utile aux pratiquants.

Apprendre à mieux reconnaître et valoriser les individus dans leurs actions associatives est donc un enjeu essentiel pour toute politique qui veut faire progresser le vol libre

Maîtriser les outils de la promotion de cette politique en est un autre.

Le challenge CLEY pour la sécurité et la prévention des accidents avance dans cette voie

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